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Liberté de création du metteur en scène et respect du droit moral de l’auteur de l’œuvre première

Liberté de création du metteur en scène et respect du droit moral de l’auteur de l’œuvre première

Les « Dialogues des carmélites » est une œuvre posthume de Georges Bernanos écrite en 1948, retraçant l’histoire des seize Carmélites de Compiègne condamnées à mort par le tribunal révolutionnaire et guillotinées, figurant parmi les dernières victimes de la Terreur, y ajoutant celle du personnage imaginaire de Blanche de la Force, jeune aristocrate qui, ne se sentant pas capable d’affronter le monde et doutant de sa foi, rejoint au dernier moment les autres religieuses.

Francis Poulenc a réalisé une adaptation musicale de l’œuvre pour l’opéra, cette adaptation étant réputée pour sa fidélité au texte de Bernanos.

Cet opéra a été représenté à l’opéra de Munich dans une mise en scène de M. Dmitri T., en mars 2010, puis en avril 2011. Le spectacle a été enregistré sur un vidéogramme.

Estimant que cette mise en scène transformait profondément la fin de l’œuvre et la dénaturait, les titulaires du droit moral de Georges Bernanos et de Francis Poulenc ont assigné l’opéra de Munich ainsi que les sociétés ayant produit et commercialisé les vidéogrammes devant le tribunal de grande instance de Paris. Ils faisaient valoir que la mise en scène jouée à Munich constitue un contresens sur le sens profond de l’œuvre première.

La Cour considère que si une certaine liberté peut être reconnue au metteur au scène dans l’accomplissement de sa mission, cette liberté a pour limite le droit moral de l’auteur au respect de son œuvre, dans son intégrité et dans son esprit, qui ne doit pas être dénaturé.

La Cour relève que la scène finale de l’opéra mis en scène par M. T. change radicalement l’action précisément décrite par les deux auteurs : alors que dans les œuvres « premières » « les religieuses montent une à une à l’échafaud et que Blanche de la Force n’intervient que lorsqu’il ne reste plus que C., pour la suivre sur l’échafaud », dans l’opéra mis en scène par M. T., « les sœurs se trouvent enfermées dans la baraque qui constituait précédemment leur lieu de retraite, où la présence de bonbonnes de gaz était perceptible dans les scènes précédentes ; qu’elles y sont délivrées une à une par Blanche de la Force, qui les sauve de l’asphyxie ; que celle-ci retourne ensuite pour une raison inexpliquée dans leur lieu d’enfermement et y trouve la mort à la suite d’une explosion de gaz ; que le ‘Salve Regina’ et le ‘Veni Creator’ n’y sont plus chantés par les sœurs mais sont entendus sous la forme d’enregistrement, seule C. faisant entendre sa voix, avant que ne s’élève, après sa mort, celle de Blanche ».

Pour la Cour, si la fin de l’histoire telle que mise en scène et décrite par M. T. respecte les thèmes de l’espérance, du martyr, de la grâce et du transfert de la grâce et de la communion des saints, il n’en reste pas moins qu’elle modifie profondément la fin de l’histoire telle que voulue initialement à savoir : « Blanche rejoignant ses sœurs pour accomplir courageusement, avec elles, dans la même confiance, le même calme et la même espérance, le vœu de martyr prononcé, malgré elle, à l’unanimité et, ce faisant, ‘échangeant’ sa destinée et sa mort avec celles de la première Prieure, pré-décédée dans une agonie angoissée – et constitue l’apothéose du récit, magnifiée dans l’opéra de Poulenc ».

Elle en conclut que la mise en scène de la scène finale de M. T., loin de se borner à une interprétation des œuvres de Bernanos et de Poulenc comme cela était soutenu, les modifie dans une étape essentielle qui leur donne toute leur signification et donc en dénature l’esprit.

Elle fait interdiction à la société M., sous astreinte de 50 000 euro par infraction constatée à compter du mois suivant la signification de l’arrêt, de diffuser ou autoriser la télédiffusion du vidéogramme litigieux au sein de programmes de télévision et en tous pays.

Paris 13 octobre 2015

Bénédicte Rochet